(

)
Entre le cadre doré et le tain piqué de rouille d’un miroir posé sur un secrétaire du studio Klein
Leberau à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, une photographie en noir & blanc — mais jaune déjà — montre
un jeune et longiligne Rodolphe Burger entièrement vêtu de cuir noir. Nous sommes sans doute
au tout début des années 80, Kat Onoma se nomme encore Dernière Bande et Rodolphe Burger y est déjà à
sa place : non loin de la cuisine, à gauche, devant une large et haute armoire alsacienne en chêne mouluré et sculpté.
À cette place donc, qui est la sienne et qui lui permet d’embrasser du regard la campagne vosgienne en même
temps que les musiciens qui l’accompagnent. Rodolphe Burger joue ici depuis toujours — avec ou sans costume
de cuir — le dos tourné au buffet de famille. Si bien que cela donne l’impression curieuse que sa guitare n’est pas
simplement branchée au Musicman qu’il affectionne tant mais que — par un tour de passe-passe : au détour d’un
rack et d’un jack — elle est également reliée au vieux meuble et que c’est donc l’armoire qui envoie littéralement
le bois. Cette armoire que personne n’a jamais vraiment osé ouvrir — pas même Joël Theux (le maître des lieux) — et dont
les montants sont expressément obstrués par la présence d’un puissant AC30 et d’un massif Ampeg à lampes.
Pourtant, c’est bien dans cette armoire que Liam Farrel alias Doctor L. (complice dejà de Meteor Show) a
osé fouiller en ouvrant discrètement ses grandes portes noires. C’est là qu’il s’est emparé parmi les médaillons, les
mèches de cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches de ce « son qui rampe et rappe et cogne » tout au long
de ce nouvel album. Quant à Olivier Cadiot, conseiller occulte de ce disque, sans doute savait-il déjà ce que le docteur
allait y trouver : Cadiot, qui connait son Rimbaud, savait que no sport était déjà-là. Car, et bien que
l’époque leur soit sourde, les poètes contemporains (fussent-t-il appareillés de mobiles et d’I-pod) ont l’ouïe fine :
no sport bruissait dans le buffet comme un serpent qui siffle...
Est-ce précisément ce serpent qu’Ali Farka Touré rencontra une nuit alors qu’il tenait dans ses mains le
jurukelen (guitare à une seule corde) près de trois jeunes filles « arrêtées comme en escalier » ? Un serpent «noir & blanc»,
précise-t-il, qui portait une marque étrange sur le crâne et s’enroula autour de sa tête pour lui enseigner l’art de
jouer de la guitare instantanément. Un rattlesnake qui semble cette fois-ci s’être entortillé aux doigts de Rodolphe pour
lui dicter les riffs malins et maliens de ce nouvel opus qui tient donc du vaudou. Car Burger est l’instrument de sa
guitare dans cet album. C’est elle qui se joue de lui. Comme Robert Johnson en fit malgré lui l’expérience au
centre d’un énigmatique crossroad où il signa un pacte avec le diable, Rodolphe Burger est ici le jouet de son jeu.
Mais c’est à un tout autre croisement (peut-être bien sur ce pont qui mène à la Chapelle de Saint-Pierre sur l’Hâte
et traverse la petite Lièpvre à l’endroit même où se trouve sous une pierre précise et précieuse la Truite fario qu’Olivier
Cadiot n’a encore jamais réussi à attraper) qu’une nuit du tout début des années soixante-dix, sans même
le savoir, alors que tous les enfants étaient dans la rue, Rachid Taha et Rodolphe Burger se croisèrent sans se reconnaître.
Ils avaient peut-être treize, quatorze ans et venaient tous deux d’embrasser les lèvres humides et roses d’une
jeune et jolie Sainte-Marienne qui était en fait le diable en personne.
Rachid et Rodolphe ne savaient pas encore que deux autres frères, les Everly Brothers avaient déjà embrassé
Mary à la fin des années cinquante. Ni que Dylan en 1970 la kidnappa et la séduisit à son tour avant de découvrir qu’elle
ne couchait qu’avec des Noirs. Dans l’attente donc que la rencontre entre Taha et Burger qui avait déjà eu lieu
puisse se faire un jour, celui dont le nom saigne, James Blood Ulmer, vint à son tour à Sainte-Marie-aux-Mines retrouver
Marie pendue aux bras de Rodolphe sous la forme d’une sitar. Comme Jules et Jim, Rod et Blood partagèrent
la chanson. Mais le Blues n’est pas une Marie-couche-toi-là. Sitôt qu’ils l’aperçurent tous deux, le Serpent aux
anneaux noirs et blancs disparu dans la nuit. À peine eurent-il le temps de lire, inscrit en lettres d’or, tout le long
de son corps, cette phrase de Winston Churchill, secret de sa longévité : No sport, ever (du transport, oui c’est ça !).
Nicolas COMMENT